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lundi 4 mai 2015

En lisant... Avec dessus dessous de Jany Pineau

Non je ne travaillerai pas / A l'infini // Les mots // Ne les plierai pas / Ne les courberai pas / Ne les casserai pas / Même si pas assez beaux (...) 

Dès la première page, tout est dit et le lecteur apprécie. Il salue d'un sourire ce premier poème car dès lors, il sait qu'il s'agit d'une affaire entre les mots, le poète et la page et que lui, donc, peut rester tranquille à sa place de lecteur.
Dans le livre de Jany Pineau, les mots et le poème deviennent mille petits personnages. On y croise les mots balayeurs qui sortent des paquets de noir, les mots poison à mastiquer longuement, les mots durs et les mots doux, des mots d'occasion aussi qui ne coûtent pas trop cher....
Il émane de ces textes une énergie, une liberté... et l'envie de prendre soin de soi. Et là vous vous dites n'importe quoi ! Et bien moi, je me demande plutôt depuis combien de temps je n'ai pas lu un livre que me donne envie de m'écouter et m'occuper de moi ? 

 Se faire un cadeau. S'écrire un tout petit poème, rien que pour soi. Se pardonner de ne pouvoir mieux dire. Non pas creuser là où ça fait mal, mais caresser, être à la surface des mots (...) 

Tenir tête / Tenir bon / Tenir à soi / Tenir l'écriture

Je veille. En silence. Et je sais pourquoi.

Jany Pineau sait pourquoi elle écrit et pourquoi elle écrit ce qu'elle écrit. Le lecteur l'entend en lisant : Je raye les mots jolis. Je les veux nets et précis.
 
Pas de tergiversation feutrée, pas de fausses hésitations ni de complaisance dans ses textes. Mais de l'énergie (je l'ai déjà dit mais si un mot devait résumer ma lecture ce serait celui-ci), de la détermination et un gros paquet de bienveillance et cela donne des textes  qui (me) font du bien à la lecture... Il y a du jeu aussi, jeu avec les mots, jeu avec la langue car il ne s'agit pas non plus de se prendre tout à fait au sérieux, mais ce n'est jamais gratuitement, ni au détriment du sens, ce que d'ailleurs le titre annonce dès le début, prenant le contrepied de l'expression sens dessus dessous.

Il est aussi question d'écrire et de dire (ou se taire, ou encore d'être tue) :
Chercher le taire. Et doucement, à l'ombre de la nuit. L'écouter l'apprivoiser. Le toucher. L'émouvoir. Et l'apprivoiser encore. S'apprivoiser. 

Ces poèmes de rien écrites avec des mots de peu (mais comme dit l'auteur curieux comme le rien ressemble à un tout) font un ensemble tenu qui se moque bien du paraitre, du clinquant et du renom.
 Malgré les fleurs jetés // Sentir l'envasement // Sortir de là // (...) ( N'est pas un poème // Ressemble juste à de la débrouille) (...)

Je laisse son livre à portée de mains. Je sais que je reviendrai y piocher parfois une ou deux histoires de mot quand ce sera un peu trop sens dessus dessous chez moi...

Avec dessus dessous de Jany Pineau
Gros Textes, 2015 - 9 €

jeudi 19 février 2015

En lisant... Mireille Fargier-Caruso

Décharge n° 162 - Mireille Fargier-Caruso, présentée par Brigitte Gyr.
Et d'abord constater avec dépit que je n'ai pas un seul livre de Mireille Fargier-Caruso dans ma bibliothèque, même pas son livre paru au Dé Bleu.

"je ne possède rien si ce n'est la patience
je protège cette trouée vers la mer"
Même la nuit persiennes ouvertes - Dé Bleu, 1998

"Assise sur le pas de la porte
Tu te retrouves chez toi dans l'odeur du figuier
L'enfance avec ses grillons
Le temps sa démesure"
(Inédit)
 
Sut la nature :
" Les arbres donnent une réponse au temps, ils nous réconfortent par leur entêtement à recommencer saison après saison" et je pense à chaque fin d'hiver à l'intense besoin d'arbre qui me traverse et l'immense reconnaissance que j'ai pour le mimosa et ses cascades de jaune dans les rues de la ville. Lorsque j'allais travailler à pied, je me souviens de son odeur dans les rues de la banlieue endormie. Les arbres, contre lesquels adosser notre besoin de renouveau,  se déplier et laisser surgir... réaffirmer notre lien fondamental avec le monde profond.
Détour par Guillevic :
"La poésie est une réponse qui interroge."
"Ecrire c'est creuser dans du noir"
Et je pense bien sûr au noir qui deborde et au besoin pressent d'écrire et de lire pour ne pas s'y noyer.
Sur l'écriture :
"Écrire, c'est à la fois s'accompagner et sortir de soi."
"Oui, la poésie est bien une réponse qui interroge et ce travaille sur la langue, cette acuité du regard sur soi, sur le monde, crée un espace intime qui - lorsqu'il est juste bien sûr - parle aux autres, espace libre qui devient commun et sans limite où parle le désir."
Et maintenant seulement, en lisant ce ver "Manque de toute sa chair un monde qui serait le nôtre", je comprends que Mireille Fargier-Caruso ne m'est pas inconnue, qu'elle m'a accompagnée chaque jour pendant des années sans que je connaisse ni l'oeuvre, ni le poète. Quotidiennement, j'ai posé les yeux sur le poème dont est extrait ce ver, carte postale des éditions Paupières de terre accrochée sur le mur au buro. Combien de fois, découragée par le manque de souplesse de l'administration et l'univers rétréci du buro, ai-je murmuré mentalement ce dernier ver ? Il était comme une voix dans ma solitude qui me répétait : Vois tu n'est pas seule puisque quelqu'un a pu écrire cela... 
Où est donc cette carte, maintenant que j'ai quitté ce buro-là ?

jeudi 22 mai 2014

o buro

"L'oiseau de bureau se soucie beaucoup de son avenir parce qu'il croit qu'il en aura un. Il pense énormément à ses vieux jours, sans se douter que ses vieux jours ont commencé le jour où il a posé la patte dans un bureau."

"Oiseau triste, je tente une toilette de chat à l'eau salée"

"Il faut alors aller chercher, quelque part au-delà de cette nuit et avant que ne commence le néant, en quelque endroit improbable et lointain, les forces herculéennes qui me permettrons de prononcer les mots "bonjour" et "ça va ?". Une fois cet exploit accompli, une fois le fond de la mine atteint et vidé de ses dernières ressources naturelles, le reste n'est plus qu'une longue attente, et le soir finit toujours par arriver."


Anne Weber, Chers oiseaux - Seuil (fictions & Cie), pp.38,39,41

lundi 19 mai 2014

Lectures #1


Je lis Carnet d'au bord de Sophie G. Lucas (Potentille), cadeau du facteur un matin gris, attendu depuis longtemps. La peau et les mots. Frissons à la lecture. Le corps perd ses mots et, devenu muet, se plie et sombre. Carnet d'au bord, c'est d'abord les notes d'une écriture empêchée. Partie à la campagne chercher plus d'air pour les mots à venir, l'auteur de ce carnet revient en ville plus silencieuse que jamais. Ce sont alors des longues marches où le corps adresse à la nature ses questions muettes, ses doutes sur les choix faits... car avec l'absence des mots, c'est la disparition qui menace. Il y a une lenteur calme et triste dans cette variation sur la perte de ce qui fait soi : ces mots comme une colonne verticale/vertébrale qu'on ne trouve plus. Le "je " de ces poèmes est traversé par l'impossibilité d'écrire, sans épaisseur, sans rien pouvoir faire d'autre, corps et âme concentrés, repliés sur ça. Je lis Carnet d'au bord et la grande simplicité de la langue, le vers dépouillé, réduit à son minimum mais plus ample que ceux auxquels l'auteur nous a habitué, me va bien, comme me vont en ce moment, tout ce qui est bribes, notations et carnets...
Je lis Apaisement de Charles Juliet (POL) et me replonge avec bonheur via le dossier du Matricule des anges (janvier 2014, n°149) dans son parcours. A vingt-quatre ans lorsque je l'avais entendu une première fois, à la bibliothèque où je travaillais alors, ce qu'il disait m'avait laissé de marbre. A quarante ans, je comprends mieux de quoi il parle, je comprends sa quête de lui-même. J'ai appris aussi que ce qu'il se passe à l'intérieur de nous n'obéit pas au temps ni aux règles du monde extérieur et combien il est difficile de faire coïncider/cohabiter les deux...
Je lis Infinis de poche de Romain Fustier  (éditions Henry) et j'ai immédiatement envie de jardin, de fruits et d'aromates. Ses poèmes sont craquants et odorants. Ils bruissent de sensations. Ils nous déplacent au ralenti du présent au souvenir d'enfance, du corps au jardin, du fruit au regard... doux décalages calibrés dans une forme-poème répétée du début à la fin : quinze vers, chacun séparé en son milieu par un espace.

samedi 22 mars 2014

enfance #7

"Pour comprendre notre attachement au monde, il faut ajouter à chaque archétype une enfance, notre enfance. Nous ne pouvons pas aimer l’eau, aimer le feu, aimer l’arbre sans y mettre un amour, une amitié qui remonte à notre enfance. Nous les aimons d’enfance. Toutes ces beautés du monde, quand nous les aimons maintenant dans le chant des poètes, nous les aimons dans une enfance retrouvée, dans une enfance réanimée à partir de cette enfance qui est latente en chacun de nous. Ainsi, il suffit du mot d’un poète, de l’image neuve mais archétypement vraie, pour que nous retrouvions les univers d’enfance. Sans enfance, pas de vraie cosmicité. Sans chant cosmique, pas de poésie. Le poète réveille en nous la cosmicité de l’enfance."

Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, Paris, Presses Universitaires de France, collection « Quadrige », 1993, p. 109. 

mercredi 12 février 2014

enfance #2

"Frayeur de l'enfance. Drames de l'enfance que nul ne soupçonne et qui laissent des traces profondes chez l'adulte en qui survit l'enfant. Car celui-ci ne vieillit pas, ne disparaît pas. Il demeure en celui ou celle qui le prolonge."

Apaisement : journal VII (1997-2003) de Charles Juliet

mercredi 29 janvier 2014

Lecture

Le bonheur de trouver ce livre par hasard un samedi dans une petite bibliothèque, de savoir qu'on peut trouver ce genre de livres de poésie dans une annexe de quartier en pied d'immeuble un après-midi de novembre.
La langue simple de Marie Huot tisse des images qui résonnent longtemps en nous comme « cet arbre d'inquiétude qui agite ses branches / à l'intérieur de nos corps ». C'est l'amour qu'elle explore poèmes après poèmes, mais ici rien de lyrique ou de déclamatoire, non, il s'agit de l'amour dit très simplement avec la sémantique de la forêt, du végétal et du monde animal, et «Il y en a pour toutes nos bouches / nos goûts la nature. ». 

mardi 3 décembre 2013

ciel

"Il y a peu de temps, j'ai compris que tout ce qui ne touchait pas la terre était déjà dans le ciel et depuis mes sabots ont acquis la légèreté des plumes."
Leonor de Recondo dans Pietra Viva, p. 66

dimanche 14 novembre 2010

Ephémérides

Un poème pour chaque jour d'une année : instants du quotidien, éclats de mémoire, mouvement des saisons... 366 poèmes qui retiennent, jour après jour, les mille riens dont la somme fait la substance fragile et fugitive d'une année, d'une vie.
Une fois refermé, le livre nous laisse avec quelque chose de très doux, très calme. On regarde autour de soi un peu autrement comme apaisé devant le passage du temps.

"J'écris simplement pour les saisons
    et les déplacements des oiseaux migrateurs." (p.364)

Ephémérides de Chantal Dupuy-Dunier
Flammarion - 2009

mardi 25 mai 2010

Ca quand même de Maguy Marin et Denis Mariotte

En plusieurs séquences,  une voie intérieure, celle de l'artiste au moment où il se produit sur scène, donne à voir sa création au public et s'interroge sur sa réception : 
"et supposons que malgré notre notre bonne foi et tous nos efforts communs /
ça qui a lieu là ne vous dise rien ou si peu ou que ça ne vous dise quelque chose que par moment seulement /
(...) et supposons encore que ceux d'entre vous qui trouvent ça idiot dès le début /
ça arrive /
décident par exemple de partir là maintenant /"

Un texte peut-être né de la difficile réception d'Umwelt le précédent et magnifique spectacle de la chorégraphe.  En tout cas on peut l'imaginer.
Un texte qui ouvre énormément de pistes de questionnement sur la création :
Est-ce que créer pour a du sens et quel sens ?
Que devient un texte, un spectacle... s'il doit répondre à la demande présupposée d'un public ?
Que devient la notion de prise de risque normalement inhérente à toute création ?
Est-ce que la question des publics n'est-elle pas davantage celle des médiateurs culturels ?
Vouloir en avoir pour son argent quand on va voir un spectacle, quel rapport à l'art ça induit / traduit ?
etc...

et l'artiste de dire :

"on n'a pu faire que ça /
pas pu faire autrement /
C'est tout ce qu'on peut qui s'est mis là /
dedans ça qu'on fait là /"

"cette infime contribution qui nous tient tant à coeur /"

Bref, un texte qui donne à penser ce qui n'est par rien ça quand même !

ça quand même de Maguy Marin et Denis Mariotte -Tarabuste, 2005

lundi 8 février 2010

Lecture à voix haute

Pourquoi n'a-t-on plus le courage d'aller écouter des mots autres que ceux qu'on entend, qu'on dit toute la journée, ces mots qui disent le monde, qui nous parlent de nous dans le monde, qui tentent une ouverture dans le mur ?
Qu'est-ce qui, dans le quotidien répété de nos journées, nous fait dire : pas le courage ce soir ou à quoi bon ou à quoi ça sert ?
Evidemment, ça ne sert à rien cet autre usage de la langue. Mais ça ouvre des horizons, à force on n'arrive même plus à les imaginer.
Alors quand on sera arrivé au bout du bout de tous nos combiens - combien de temps, combien d'argent, combien d'amis, combien d'amour - il restera quoi dites-moi à part le vide et un silence épais comme un vieux brouillard ?
Et aussi dites-moi combien - puisque combien est le propos - resterons-nous à résister encore, à nous démener pour que ces mots vivent autrement que dans des livres fermés, classés sur des rayonnages bien rangés ? Combien resterons-nous à croire que oui parfois il suffit d'une phrase pour moins pencher ?
Combien resterons-nous quitte à dormir debout le lendemain, quitte à perdre pour finir, l'usage de la langue du buro ?